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Boris HEIM
25 mai 2022
Journalisme : le cri d'alerte d'un sociologue des médias

Journalisme : le cri d'alerte d'un sociologue des médias

Perte de sens, précarité, (très) bas salaires. Ras-le-bol des micro-trottoirs, de la chasse aux petites phrases, du sempiternel travail de “desk” et du copier-coller de dossiers de presse. Découragement face à un middle-management incompétent et destructeur de valeur. Harcèlement pendant les reportages. Burn-out... Le métier de journaliste est-il en crise ?

C’est en tout cas le cri d’alerte que lance Jean-Marie Charon, sociologue spécialiste des médias, dans son dernier livre : “Hier journalistes. Ils ont quitté la profession” (disponible à la lecture au Club). Il était au Club de la presse de Lyon pour ouvrir le débat, le 16 mai 2022.

“C’est peu de dire que mon enquête révèle une réalité de l’activité de journaliste qui ne correspond pas à l’image que le public s’en fait. Pas non plus d’ailleurs à celle que la profession a d’elle même…”

Tout est parti d’un chiffre choc dévoilé aux 11e Assises du Journalisme de Tours : les journalistes quittent la profession en moyenne après seulement 15 ans de carrière (1). Plus étonnant encore, 40% des jeunes journalistes ont arrêté leur profession 7 ans après avoir commencé (2). Or ils n’étaient “que” 28% à quitter le navire, selon une enquête réalisée en 1998.

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Ces chiffres m’ont secoué : j’ai voulu comprendre pourquoi ces professionnels passés par des écoles spécialisées abandonnaient de plus en plus ce métier pourtant passionnant et indispensable dans une démocratie”, explique le sociologue. Et de prévenir : “Mon livre n’est pas une thèse sur la fin du journalisme, mais un cri d’alerte que je lance après avoir interviewé 57 journalistes de tous âges, de tous médias et de toute la France, qui ont récemment quitté la profession. Il faut ouvrir ce débat. C’est crucial pour le métier, et pour notre vie démocratique”.

“Ecrire ne sert plus à rien”

Le noeud du problème ? La «perte de sens» : tous les journalistes interrogés par Jean-Marie Charon ont l’impression que leur travail ne sert plus à grand-chose. Pire encore : qu’on les oblige souvent à reprendre des sujets ou des infos toxiques pour le monde qui les entoure. Citant verbatim plusieurs journalistes de son panel, le sociologue dénonce « ce putain de copier-coller» qui tue l’envie d’écrire, de travailler.

“Tous, ils avaient embrassé cette carrière pour aller à la rencontre des gens, sur le terrain, pour s’exprimer, alimenter le débat démocratique, aider le monde à devenir meilleur. Pour permettre aux lecteurs/auditeurs de mieux le comprendre, d’y agir en citoyens bien informés. Bref, pour faire un métier “utile” à la société. Mais il y a un fossé entre le métier rêvé et le métier réel”.

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“C’est particulièrement frappant chez les jeunes: ils vivent un complet basculement du rôle du journaliste dans la société. Avant, ce métier conférait un certain prestige: le journaliste comptait parmi “l'élite sachante”, il jouissait d’une représentation positive. Aujourd’hui, les journalistes doivent se défendre face à l’opinion publique.”

Selon l’enquête de Jean-Marie Charon, les jeunes partent avant 35 ans pour fuir la précarité et un métier dont la réalité quotidienne les a fortement déçus. Dans son panel, les quadragénaires étaient “surtout des femmes” : “très engagées, très investies dans leur métier, elles ont trop souvent fait un burn-out faute de reconnaissance de leurs efforts”. Enfin, les seniors interviewés (de “beaux profils à responsabilités, des grands reporters”, de plus de 50 ans) ont quitté la profession suite à des restructurations de rédactions, à des plans sociaux liés au virage digital, et à la valse des propriétaires des grands médias. Le point commun de ces trois classes d’âge? Le désenchantement.

«Espèce de journalope !»

Défiance du grand public. Agressivité sur les lieux de reportage. Violence phénoménale sur les réseaux sociaux… “Les reporters sont désormais constamment sur la défensive, même au sein de leur cercle familial et parmi leurs amis!”, se désole le sociologue. “Souvent, ils sont traités de “salopes de journalistes au service du pouvoir et des riches, ou journalopes. Ce phénomène est tellement préoccupant pour notre démocratie, que je viens tout juste de lancer une enquête urgente sur ce sujet auprès des jeunes reporters de moins de 30 ans”, indique Jean-Marie Charon.

«Ce sera probablement le sujet de mon prochain livre en 2023.»

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Pourquoi cette défiance ?

“Parce que, grâce aux réseaux sociaux et aux infos/infox qui circulent en masse sur toutes les plateformes numériques sur tous les sujets possibles et imaginables, le citoyen lambda pense en savoir au moins autant que les journalistes “passe-plat”, et peuvent eux-mêmes publier à tout-va. En outre, le niveau de formation moyen dans la société française a progressé: les plus critiques sont les plus éduqués.

Quant à la classe politique, “elle joue un jeu dangereux en dénigrant la presse”: “elle ne considère plus que les journalistes font partie du jeu démocratique, ce qui marque aussi un vrai basculement”. La classe politique entretient un rapport médiocre et tendu avec la presse”. Par exemple en l’utilisant comme un outil de com’ en diffusant, chaque minute qui passe, tweets et autres petites phrases truffés d’éléments biaisés, voire faux, mensongers ou simplement trop longs à vérifier au fil des heures. Le temps des réseaux sociaux, royaume des snipers et de l’immédiateté, n’est pas le temps médiatique : car croiser et vérifier l’info prend du temps, beaucoup de temps.

Dans la pensée populaire d’aujourd’hui, pas besoin d’être journaliste pour faire du copier-coller, reproduire les petites phrases des politiques, filmer des conférences de presse, enfiler des perles sans mise en perspective. Et Charon d’ajouter : “Les journalistes que j’ai interrogés se disent en effet : à quoi bon défendre ma profession si on m’oblige à bosser n’importe comment, à traiter des sujets sans intérêt, à enchaîner les micro-trottoirs… Bref : à “pisser de la copie” à longueur de journée sans avoir le temps de la vérifier, ni de la croiser.”

“Les médias, une usine dorée?”

«L’impression de travailler à la chaîne et d’être comme à l’usine revient souvent dans les témoignages que j’ai recueillis», assure le spécialiste des médias. Les journalistes ont le sentiment d’être facilement substituables, précarisés (le nombre de cartes de presse a reculé de 10% ces dix dernières années), et d’avoir perdu toute autonomie dans leur travail de collecte et de traitement de l’information, toute liberté dans le choix des angles. Le journalisme assis (travail de «desk» sans contact avec le terrain), les micro-trottoirs sans intérêt, la fin des spécialisations par rubrique, les horaires à rallonge et les enquêtes à distance rythment leur quotidien. La désillusion intervient généralement avant 35 ans, âge auquel 50% des départs ont déjà eu lieu.

Selon les chiffres de la CCIJP, 27,6% des journalistes français sont précaires (détenteurs de cartes de pigistes ou de chômeurs), ce qui les fragilise et les pousse inexorablement vers la sortie. “Parmi les résultats les plus frappants [d’une enquête réalisée par la SCAM en 2019], la part des journalistes en salariat permanent chute de 6 points par rapport à 2013, à 52%, quand la part des pigistes bondit de 14 points à 42%. En outre, le recours à l'intermittence, à l'auto-entrepreneuriat et au paiement en droits d'auteur (moins intéressants que des salaires, pour ceux qui les perçoivent, notamment en termes de protection sociale) se développe”, écrivait l’hebdomadaire CBNews en mars 2019.

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Dans son livre, Jean-Marie Charon indique que 22% des 6700 pigistes encartés touchaient moins de 1030 EUR en 2018 (source: Audiens). «Certains travaillent 10 heures par jour pour gagner à peine un SMIC», quand ils ne vivent pas avec l’angoisse permanente du chômage. Ils ne prennent pas de congés, ne suivent pas de formation au digital pour ne pas risquer de perdre leurs piges.

J’ai été sidéré par le nombre de jeunes qui m’ont dit être suivis par un psy et prendre des médicaments pour tenir le coup au travail. Et j’ai été impressionné par le niveau de harcèlement que les femmes journalistes m’ont dit subir sur le terrain, au contact de leurs sources ou sur les réseaux sociaux.” Pour expliquer les burn-outs, paralysies et autres dépressions qui touchent la profession, Jean-Marie Charon cite aussi la violence des photos et vidéos (EVN) que doivent traiter certains journalistes au desk, ou en reportage sur des théâtres de guerre, par exemple. Ils souffrent de syndromes post-traumatiques qui ne sont pas correctement pris en compte et suivis.”

«La plaie des rédactions? C’est le middle management»

Jean-Marie Charon n’y va pas par quatre chemins : selon lui, les cadres intermédiaires sont “la plaie des rédactions”. Ces cadres sont des journalistes parvenus à des postes d’encadrement sans le bagage nécessaire pour gérer des ressources humaines. Les formes d’organisation hiérarchique des rédactions sont trop verticalisées. “Pas ou mal formés, ils encadrent mal : ils gèrent leurs plannings sans penser au bien-être des femmes et des hommes qui font vivre leur rédaction. Ils font par exemple fi des entretiens annuels obligatoires, internes ou avec la médecine du travail, les pigistes ne sont à tort pas considérés comme des salariés… Ils cassent les talents. C’est intenable”, s’insurge le sociologue. Et de citer pour exemple la récente condamnation d’un grand quotidien du sud-ouest pour 101 CDD enchaînés par la même journaliste en 7 ans.

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Le métier de journaliste pigiste est dur, et c’est celui que la grande majorité des diplômés feront en début de carrière : il est donc indispensable d’informer les étudiants sur cette réalité. Pour Jean-Marie Charon, il faudrait d’ailleurs aussi s’interroger sur le nombre de formations au journalisme proposées actuellement en France : “Y a-t-il trop de jeunes diplômés? A elles seules, les 14 écoles reconnues par la profession forment quelque 550 journalistes par an (source : CNMJ, 2020), auxquels il faut ajouter les centaines d’étudiants formés dans les écoles privées et les universités… Les rédactions en chef se disent que si des journalistes partent, elles n’auront aucun mal à les remplacer. Et cela entretient leur posture de déni : “Le mal-être au travail? Non, il n’y a pas de ça chez nous! Et on a des problèmes plus urgents à régler, comme la chute de 30% de notre chiffre d’affaires entre 2007 et 2017.”

«Mais alors, où vont-ils ?»

Jean-Marie Charon constate que certains quittent le métier pour souffler enfin et démarrer un projet éditorial personnel, écrire un livre. Les reconversions les plus nombreuses des personnes interviewées vont vers l’enseignement, pour combler ce désir d’être utile à la société. D’autres rejoignent le secteur de la communication. Les jeunes partent vers les métiers du numérique, “moins prestigieux que le journalisme”, mais qui offrent de meilleures perspectives économiques.

“Et maintenant ?”

Si le désenchantement rapporté par Jean-Marie Charon est incontestable, il faut souligner que son essai est le fruit d’une étude qualitative (et pas quantitative, ni exhaustive) portant uniquement sur une cohorte de 57 journalistes sortant de la profession (pour info: il y aurait en France quelque 34 000 journalistes encartés en 2022 dont 25% de pigistes). Les nouveaux entrants et celles et ceux qui deviennent journalistes après une première carrière n’ont pas été interrogés. Ceux qui restent, pas non plus. Car il y a aussi “des pigistes heureux”, par exemple ceux qui gagnent plus de 3700 euros par mois (24% des pigistes encartés). Quant à l’abandon de carrière à l’arrivée de la quarantaine ou de la cinquantaine, il touche également de nombreux autres corps de métier (enseignants, soignants…) eux aussi impactés par la perte de sens et la précarité.

Reste un constat : “J’ai volontairement adopté une posture de lanceur d’alerte, car je crois qu’il faut absolument et urgemment engager le débat sur le fond”, souligne Jean-Marie Charon, aujourd’hui sociologue, mais hier, lui-même… journaliste.

____

Ce compte-rendu a été rédigé par le délégué général du Club de la presse de Lyon, avec l’aide précieuse d’Eva Benyahya-Blanc, étudiante stagiaire en B2 sciences politiques à HEIP Lyon. Il ne reflète pas le point de vue du Club de la presse de Lyon, mais entend relayer les propos entendus lors du RDV Métier organisé avec Jean-Marie Charon le 16 mai 2022 au Club, et animé par les journalistes Sophie Esposito et Jean-Baptiste Cocagne (administrateur du Club), que nous remercions.

Crédit photo d'ouverture : DR/fournie par M. Charon

Crédits autres photos : Fabrice Schiff et Boris Heim, pour le Club de la presse (mai 2022)

Notes de bas de page :

(1) Selon Christine Leteinturier du CARSIM, laboratoire de l’Institut Français de Presse (Université Paris 2), dans son article “Continuité/discontinuité des carrières de journalistes encartés” publié dans Recherches en communication (n°43)

(2) Etude réalisée par Samuel Bouron, sociologue des médias, maître de conférences à l’université Paris-Dauphine pour l’Observatoire des métiers de la presse – AFDAS.

Autres ressources utiles :

Assises du journalisme : www.journalisme.com

Commission de la Carte d’Identité Professionnelle des Journalistes : www.ccijp.net

Conférence Nationale des Métiers du Journalisme : www.cnmj.fr

Observatoire des métiers de la presse : www.metiers-presse.org

Pour aller plus loin :

Hier, journalistes : Ils ont quitté la profession (126 pages, Editions Entremises, 2021) 7,95 EUR

Sommaire du livre de Jean-Marie Charon :

CHAPITRE 1

Qui sont-ils ? (les 57 journalistes interrogés)

35, voire moins de 30 ans

Une majorité de femmes

Origines sociales inattendues

Parmi les mieux formés

Des statuts trop fragiles

De tous médias et fonctions

CHAPITRE 2

Mais pourquoi partent-ils ?

Désenchantement

Perte de sens

Trop dur

Précarité

Pause confinement

Faire

CHAPITRE 3

Les blessés de la mutation des médias

Mutation des entreprises d’information et des

rédactions

Toujours plus avec moins

Appauvrissement de l’activité

Marché du travail

CHAPITRE 4

A bout de souffle

Fatigués

Souffrance au travail

Le burn-out... jusqu’aux derniers retranchements

Burn-out au féminin

CHAPITRE 5

Du côté des femmes

Vie personnelle, impossible à la pige

Discrimination – sexisme

Plafond de verre

Violence au travail et harcèlement

CHAPITRE 6

Où vont-ils ?

Reconversion en cours

L’enseignement

La communication

Proximité de compétence

Professions artistiques

Hasards de la vie, retour aux sources

Et si ce n’était pas définitif

CHAPITRE 7

La part d’ombre d’une mutation

Violence des ruptures, dureté des temps

Pas le métier attendu

Quadragénaires : assez !

Quinquas, les bouleversements de trop

Questions au management et aux ressources humaines

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